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Pidgins et créoles en contact

Responsables du programme : Isabelle Léglise, Bettina Migge (SeDyL) – Nicolas Quint (LLACAN)

Laboratoires de la fédération impliqués dans le programme : 7 (SeDyL, LLACAN, LLF, LACITO, SFL, DDL et LUCA - équipe de LPL)

Participants de la fédération

Chercheurs et enseignants-chercheurs :

SeDyL : S.Alby, F.Bizri, I.Léglise, S.Manfredi, B.Migge, P.Vaillant - LLACAN : N.Quint, M.Simeone-Senelle, A.Ferrarri - LLF : G.Fon Sing, A. Khim - SFL : F. Villoing - LACITO : A. François - DDL : M Ponsonnet - Unité associée LUCA (LPL) : S.Kriegel

Doctorants et Post-doctorants :

J-J-F.Nunez (SeDyL/LLACAN), S. Hassamal (LLF)

Participants extérieurs : PREFIcs : G.Legeden - UAG : B. Jeannot-Fourcaud - Amiens : P. Prescod - Besançon : S. Cambronne-Lasnes

Nous faisons également appel à des spécialistes étrangers, créolistes ou spécialistes des notions discutées.

Prochaines journées d’étude Trois journées d’études sont prévues pour 2015 (Vendredi 6 mars 2015, vendredi 12 juin 2015, décembre) structurées de manière à aborder les 3 domaines de notre programme :
- Les contacts de variétés créoles et pidgins, urbanisation et description
- Les contacts de variétés natives et non natives de créoles et pidgins
- Indexicalité des variétés de créoles et pidgins

Langues étudiées
- Créoles à base lexicale française : guyanais, martiniquais, guadeloupéen, dominicais, mauricien, réunionnais, seychellois
- Créoles à base lexicale portugaise : cap verdien, casamançais
- Créoles à base lexicale anglaise : aluku, ndyuka, pamaka, sranan tongo
- Créoles et pidgins à base lexicale arabe : Juba arabic, le pidgin madame

Problématique La recherche sur les langues pidgins et créoles (dorénavant P/C) s’est principalement concentrée sur leur genèse et leur évolution en diachronie, la description de ces langues ainsi que les phénomènes de contact entre ces P/C et leurs langues lexificatrices. L’ambition de ce programme est de réunir des chercheurs travaillant sur des P/C en contact avec d’autres langues typologiquement variées et de remettre en question les notions habituellement utilisées dans le champ (créolisation/décréolisation/recréolisation, pidginisation etc.) au regard des phénomènes observés en corpus et des processus linguistiques en jeu – en particulier de phénomènes encore peu pris en compte dans la littérature et qui associent la créolistique aux études sur la variation et le changement linguistique et le domaine de l’acquisition (variétés natives et non natives, variétés en cours d’apprentissage/acquisition).

Objectifs scientifiques et intérêts du programme Ce programme réunit des chercheurs travaillant sur des langues P/C à bases lexicales romanes (française, portugaise), anglaise et arabe. Les zones géographiques concernées sont l’Amérique, la Caraïbe, l’Océan Indien, l’Afrique et le Moyen- Orient. Cette diversité de situations de contacts de langues dans lesquelles ces P/C sont insérés nous parait propice à une réflexion collective sur deux dimensions :

  1. Epistémologique et notionnelle d’une part (portant sur les notions de créolisation, décréolisation, pidginisation et leur pertinence typologique : une nomenclature propre pour les P/C est-elle justifiée pour décrire les différentes variétés des P/C en fonction de l’intensité de l’influence de leur langue lexificatrice – ou de la compétence de leurs locuteurs ?)
  2. Descriptive et typologique d’autre part (portant sur le contact entre variétés dialectales menant à des phénomènes de koinéisation, contact entre variétés natives et non natives de P/C), phénomènes encore trop peu étudiés jusqu’à présent (mais voir Siegel, 1997, Migge & Van den Berg, 2009, Migge & Léglise, 2011, 2013, Quint, en préparation ; Manfredi & Petrollino, à paraître).

1. Discussion épistémologique et notionnelle - créolisation / décréolisation / pidginisation

Les contacts entre un créole et sa langue lexificatrice ont longtemps été abordés sous l’angle de l’impact, souvent considéré comme négatif, de cette dernière sur le créole. C’est dans ce sens qu’est introduit le concept de décréolisation (De Camp 1971), qui renvoie à la perte des propriétés basilectales au profit des propriétés du standard européen correspondant, ou plus exactement de la variété locale du standard européen. Dans ces modèles prototypiques, le résultat de la décréolisation est l’apparition d’un continuum entre le créole et sa langue lexificatrice, depuis des variétés basilectales, considérées comme plus ‘créoles’, jusqu’à des variétés acrolectales plus proches du standard, en passant par un stade intermédiaire, le mésolecte. Pour Bickerton, la décréolisation est un phénomène non contraint et systématique, qui s’applique à ‘any creole which has remained in contact with its superstrate, as most have’ (Bickerton 1981: 46). Lorsque ce processus est poussé à l’extrême, on aboutit à une perte presque complète des propriétés ‘créoles’ : certaines variétés de langues, analysées comme des formes ‘décréolisées’ d’anciens créoles tels l’American Black English (Rickford 1977) ou encore certaines variétés de portugais du Brésil (Baxter et al. 1997, Parkvall 1999, Holm et al. 1999), en seraient la manifestation. La critique du concept de décréolisation (Alleyne 1980, Mufwene 1994, Winford 1997, Aceto 1999) s’applique à la situation de la plupart des langues créoles. Leurs structures n’étant en effet pas monolithiques, on peut s’attendre à trouver, dès les premiers stades de formation, des formes de langue plus ou moins basilectales et/ou plus ou moins acrolectales, plus proche du standard européen local. Assimiler ‘décréolisation’ et perte des propriétés basilectales n’est donc pas approprié. C’est cette incohérence qui conduit Mufwene (2001b) à proposer le concept de ‘débasilectalisation’.

Par ailleurs, il est de plus en plus admis (voir Mufwene 2001a, de Graff 2003, Chaudenson 2003, contre Mc Whorter 1998) que le processus de créolisation n’est pas un processus strictement linguistique et ne conduit pas à la création de structures linguistiques prototypiques de langues appelées ‘créoles’ : 1. les conditions sociales et linguistiques de genèse des différents créoles dans le monde sont trop diversifiées pour être ramenées à un unique processus linguistique, 2. les structures ‘proto- typiques’ créoles n’existent pas au sens propre, et 3. la formation des P/C semble relever de processus d’acquisition de langue seconde (Winford 2003) ou de changements induits par le contact tels qu’on les rencontre dans d’autres situations. Suivant Goury & Léglise (2005), si la ‘créolisation’ n’existe pas en tant que processus linguistique autonome, on voit mal comment pourrait alors exister le processus inverse, la ‘décréolisation’, si ce n’est, là aussi, comme un phénomène de changement social. Quant aux mécanismes linguistiques en jeu dans la décréolisation, personne n’a démontré leur spécificité par rapport à ceux rencontrés dans le changement linguistique induit par le contact, seuls ont été examinés les résultats de ces contacts.

Au vu de l’abondante littérature traitant des relations, linguistiques ou sociales, entre P/C et langues lexificatrices, on pourrait croire que cette situation particulière de contact est la plus répandue dans le monde. Cependant, comme le fait remarquer Snow (2000), 13 des 24 langues créoles (toutes bases lexicales confondues) de la Caraïbe ne sont pas en contact avec leur langue lexificatrice et cela vaut pour bien d’autres zones créolophones dans le monde (créoles indo- et sino- portugais au contact de diverses langues indiennes et chinoises, kinubi (créole à base arabe) au contact du swahili et de l’acholi, etc.). Dans ces cas, le modèle de la décréolisation n’a plus de validité. Quant à celui de la diglossie, il n’est pas forcément applicable, surtout si les zones géographiques présentent une multitude de langues qui entretiennent entre elles des rapports complexes : cf. par exemple le cas du casamançais au contact du français et de diverses langues africaines (wolof, mandingue, baïnounck) au Sénégal, ou le cas des créoles à base anglaise parlés en Guyane et au Suriname au contact de langues amérindiennes, européennes, asiatiques ou d’autres créoles. Dans ces contextes particuliers, le modèle de la décréolisation ne semble plus adéquat. Si certains se réfèrent au modèle diglossique pour rendre compte des effets des contacts de langues (par exemple Herzfeld, 1999 pour décrire la situation du limonense un créole anglais en contact avec l’espagnol au Costa Rica), la plupart des auteurs renvoie vers les cadres explicatifs généraux de la linguistique du contact ou de l’acquisition des langues secondes (Thomason & Kaufman 1988, Winford 2003, Siegel 2008).

De la même manière, l’utilisation du concept de pidginisation semble abusive à plus d’un égard. Les pidgins sont souvent perçus comme des versions simplifiées des créoles ; les créoles seraient des pidgins ayant acquis des traits structurels plus ‘complexes’ lorsqu’ils sont devenus langues maternelles de certaines communautés (Thomason 2001). Ces aprioris ne reflètent qu’imparfaitement la complexité du processus de pidginisation ainsi que de ses résultats linguistiques ; ainsi les pidgins connaissent une expansion structurelle quand leur utilisation touche différents domaines d’usage, et ce indépendamment de leur statut de langues secondes (Mühlhaüsler 1986). Enfin, il serait préférable de ne pas confondre les pidgins avec des variétés d’apprenants (variétés de L2 renvoyant à la notion de langue cible et d’apprentissage « imparfait » ou « en cours »). Comme toute langue, les pidgins possèdent des normes structurelles et disposent de locuteurs plus ou moins compétents. De ce fait, l’utilisation des termes pidgin ou pidginisation pour renvoyer aux variétés de langues secondes parlées par des travailleurs immigrés en Europe occidentale ou au Moyen Orient est actuellement remise en cause (Manfredi et Tosco, sous presse). En outre, Bakker (1994) montre que pour parler de pidgin, il faut que cette langue soit utilisée par au moins deux communautés linguistiques en même temps : la notion même de pidgin est donc intimement liée au contact de langues et les pidgins, de par leur statut de langue seconde, sont toujours pratiqués dans des situations impliquant plusieurs variétés langagières en contact. La nature de ces contacts et leur lien avec la structure du pidgin considéré restent encore des domaines largement inexplorés à ce jour.

Dans ce programme, nous discuterons de la validité des notions de créolisation/décréolisation et pidginisation au regard a) des manifestations linguistiques que nous observons en corpus, b) des contextes sociolinguistiques concernés par nos données et c) d’autres phénomènes comparables apparaissant en situation d’alternance de langues ou d’acquisition.

2 Etude de la koinéisation en synchronie : contacts entre variétés dialectales et variétés natives/non natives des P/C.

Alors que les travaux de dialectologie et de sociolinguistique labovienne montrent que la différenciation linguistique est le résultat de changements internes graduels, le contact de langues est pour sa part typiquement évoqué comme facteur premier d’émergence des variétés de langues dans la diaspora. Les variétés diasporiques de hindi (Siegel 1988, 1990, 1997; Mesthrie 1991), de romani (Matras 2009) et les nouvelles variétés d’anglais (Kortman & Schneider 2004) en constituent des exemples prototypiques. Siegel a identifié –en dehors du changement linguistique interne- les quatre processus suivants comme jouant un rôle dans l’émergence de nouvelles variétés de hindi (hindi trinidadien, hindi mauricien, hindi du Guyana) : “Dialect mixing (mixing of features from different regional and local varieties), Formal simplicity (regularization and reduction of categories and loss of inflections), Dialect levelling (loss of input dialect features due to selection of equivalent features from other varieties), Focussing (stabilization of a new variety based on the input varieties; sometimes mainly based on a majority variety).”

Comparativement, peu de travaux s’intéressent au contact, à la variation et au changement des P/C en synchronie. Pourtant, les P/C, comme toutes les langues, impliquent différents types de variation. Dans le cas des variétés de créoles à base anglaise parlées en Guyane et au Suriname, Migge & Léglise (2011) montrent à la fois des variations diatopiques et dialectales, diachroniques et diaphasiques. La seule dimension de la variation qui est peu présente est celle de la variation diastratique – mais ceci est du à la structuration sociale des sociétés de Marrons dans ces pays. En reconnaissant la variabilité des P/C, il est alors possible de s’intéresser au contact entre ces variétés. Migge & Léglise (2013) montrent ainsi comment des phénomènes de variation et changement linguistiques se mêlent à l’émergence de nouvelles variétés de P/C - langues secondes- au travers d’un processus de koinéisation actuellement à l’œuvre. Elles montrent des développements linguistiques contradictoires menant d’une part à la réduction de la diversité (via des phénomènes de nivellement liés à la réduction de différences linguistiques fonctionnant comme marques d’identification) et d’autre part à la diversification (émergence de nouveaux styles, jeunes, ou non natifs liés à des cultures urbaines).

La situation actuelle au Cap-Vert est comparable, où le santiagais urbain tend à diffuser dans l’ensemble de l’île de Santiago (phénomène de koïnéisation) avec pour conséquence un nivellement dialectal (Quint, en prépar.), en partie au moins indépendant de l’influence exercée par ailleurs par le portugais (langue de l’administration et de l’école) sur l’ensemble des lectes santiagais. Les contacts entre variétés de créoles à base française parlées en Guyane et dans les Antilles –aussi bien sur place qu’en métropole– constituent également un cas d’école (Alby, Léglise & Vaillant, 2012). Enfin, dans des zones où la proportion de locuteurs L2 d’un créole est très importante (cas de l’Ouest Guyanais pour le nenge, cas du créole arabe de Juba, cas du créole de Guinée-Bissau, parlé par deux fois plus de locuteurs en L2), les influences des langues lexificatrices –si elles sont toujours présentes- comme le portugais en Guinée-Bissau, l’arabe soudanais à Juba) se combinent à des contacts entre variétés natives et non-natives des créoles considérés et à des processus d’acquisition. Dans tous ces cas, nombreux sur les terrains qui nous occupent, les évolutions (en cours) des P/C requièrent la prise en compte de multiples facteurs pour être correctement analysées.

Dans le cadre de ce programme, nous comparerons a) les résultats observables du contact de langues (à la fois dans la diversité des langues et des situations sur lesquelles travaillent les participants), b) les processus de simplification et diversification en jeu. Nous nous focaliserons en particulier sur les processus de koinéisation mettant en jeu différentes variétés (natives et non natives) des mêmes langues P et C. La typologie proposée par Siegel nous semble une voie prometteuse pour comparer les résultats et processus à l’œuvre.

Résultats attendus

Avancées scientifiques

a) A la lumière des données de chacun des participants et de comparaison avec des données issues de la littérature, les catégorisations et typologies existantes seront discutées et reformulées

b) Un ensemble de notions stabilisées associées à des phénomènes identifiés sur extraits de corpus sera proposé (une base de données sera envisageable en fin de programme)

c) L’empan de variation (synchronique, dialectal et social) des P/C concernés par le programme sera mieux connu

Productions scientifiques

a) Réalisation d’un numéro thématique de revue et soumission à JPCL (Journal for Pidgin and Creole Linguistics) sur ces aspects de la recherche.

b) Publication d’un ouvrage collectif (soumission à la Collection « Creole Language Library », Benjamins) comprenant différentes études de cas.