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Accueil du site > Programmes 2010-2013 > La causalité dans le langage et la cognition

La causalité dans le langage et la cognition

Responsables : Bridget Copley et Maya Hickmann (UMR 7023 – SFL)

Laboratoires impliqués de la fédération : 3 (SFL, LACITO, LLF)

Chercheurs et enseignants chercheurs :

SFL : Bridget Copley, Anne-Claude Demagny, Maya Hickmann, Isabelle Roy, Elena Soare
LLF : Marta Donazzan Berit Gehrke, Lucia Tovena
LACITO : E.Valma (anciennement ; actuellement à l’Université Catholique de Lille)

Participants extérieurs :

Collaborations nationales  : Jacqueline Guéron (U.Paris 3), Danièle Van de Velde (STL)
Collaborations internationales : Heidi Harley (U.Arizona) ; Ivona Kucerova, David Harris Smith (U.McMaster) ; F. Martin (Stuttgart) ; Phillip Wolff (Emory University)

Familles ou groupes de langues étudiées

langues romanes (français, espagnol, italien, portugais) et germaniques (anglais, allemand)

Langues particulières  : le chinois mandarin, le tohono o’odham (Arizona, E-U), le grec, le tagalog

Objectifs du programme

– Enjeux

L’objectif de ce projet est de développer - dans une perspective translinguistique et interdisciplinaire - un cadre théorique permettant un traitement unitaire de l’expression linguistique de la causalité, qui puisse prendre en compte la variabilité des langues dans ce domaine, d’une part, et rendre compte de l’acquisition du langage à travers les langues, d’autre part.

- Forces et événements

Depuis la révolution « Davidsonienne », l’expression de la causalité dans les approches formelles reste problématique, en particulier parce que ces approches proposent une représentation des relations causales qui est trop puissante. Des propositions du type « e1 CAUSE e2 » impliquent l’occurrence de l’événement e2 du fait que e2 doit être lié par un quantificateur existentiel. Cependant, ce fait complique l’analyse des cas très fréquents où la causalité est interrompue, c’est-à-dire où l’événement e1 se produit, mais pas l’événement prévu e2. Nous proposons que ce concept d’un événement défaisable infaisable/non-faisable sera mieux compris s’il est défini comme une force, suivant Talmy (1988, 2000, entre autres). Intuitivement, les forces émanent des objets et de leurs propriétés, qui sont eux-mêmes les composants de situations. Les forces agissent pour transformer les objets et leurs propriétés, c’est-à-dire qu’elles créent de nouvelles situations à partir des anciennes. On peut additionner les forces qui agissent dans n’importe quelle situation pour arriver à une force nette, dont l’effet cumulatif (toute autre chose étant égale) sera de mener à la situation ultérieure.

- Agentivité et volition

La notion de causalité est fortement liée à celle d’agentivité. Bien que des causes volontaires et non volontaires soient possibles (Marie/le vent a brisé la fenêtre), il reste encore à comprendre de façon plus précise le statut particulier des agents – afin de déterminer la nature de la relation entre agentivité et volition. D’un point de vue développemental, la question se pose de savoir comment les enfants acquièrent les moyens linguistiques leur permettant d’exprimer la causalité dans des situations où celle-ci est intentionnelle ou non intentionnelle. Dans le cadre de ses recherches translinguistiques sur l’acquisition du langage, Maya Hickmann (SFL) en collaboration avec Demagny (SFL) a abordé cette question en comparant l’expression du mouvement provoqué dans ces deux types de situations :
a) lorsqu’un agent animé (humain) effectue intentionnellement une action pour déplacer une entité ; et b) lorsqu’une une force inanimée provoque des changements de localisation et/ou d ’ états résultants plus ou moins perceptibles. L’analyse vise à déterminer si les propriétés typologiques des langues (à satellites, à cadrage verbal, ou intermédiaires/mixtes, cf. Talmy, 2000, Slobin, 2004) jouent un rôle dans les moyens utilisés aux deux niveaux phrastiques et discursifs pour exprimer les relations causales ainsi que les états résultants dans ces deux types de situations et si elles influencent le rythme avec lequel ces moyens sont acquis par l’enfant.

- Planification

La planification est un type particulier de causalité volontaire, dans laquelle un agent pense à une action qu’il a l’intention d’effectuer. La notion de planification est pertinente dans deux types de cas : les accomplissements (événements duratifs bornés), ainsi que les «  futurates » (les expressions de futur sans marques morphologiques de temps futur). Il reste à déterminer si ces notions de planification sont toutes semblables et, si non, à préciser la nature des différences entre elles.

- Discours

L’expression de la causalité dans le discours entretient des liens très étroits avec des notions épistémiques comme l’explication, l’argumentation et les différents types de raisonnement (inférence, déduction, abduction). Mais elle est, indéniablement, une relation modale qui fait apparaître dans le discours les traces de l’énonciateur. La question qui se pose est comment synthétiser ces idées, tout en restant fidèle à la syntaxe des énoncés.

Avancées scientifiques

Par rapport aux objectifs

- Les forces et les événements

Nous avons developpé (Copley & Harley 2012) un cadre théorique qui permet un traitement unitaire de la causalité dans le langage. Dans ce cadre, une force est définie comme une fonction d’une situation à une autre - si aucun autre facteur externe n’intervient - et ce concept de force remplace dans certains cas celui d’événement. L’article fondateur de l’interface syntaxe-sémantique des forces par Bridget Copley et Heidi Harley a reçu une bonne évaluation de Linguistics and Philosophy et est dans les dernières étapes de révision. Un nouvel article (Copley & Harley, en prép.) présente un modèle sémantique qui lie les chaînes causales à des structures temporelles branchantes, permettant de prédire deux systèmes aspectuels distincts qui en émergent, qui diffèrent de par leurs valeurs pour les procès nus (résultatifs, comme en Créole Haitien, vs. perfectifs, comme en anglais). En tant que système formel, cette théorie a tous les avantages de certaines approches cognitives en ce qu’elle est plus fidèle à la causalité telle que nous la percevons dans le monde, tout en proposant également une contribution réelle à notre compréhension de l’interface syntaxe-sémantique dans le syntagme verbal. De ce fait, nous espérons que la recherche permettra de faire des ponts entre la tradition de la linguistique formelle et d’autres champs en sciences du langage –la linguistique non formelle et la psycholinguistique (voire la psychologie en sciences cognitives plus largement).

Hormis ce travail de formalisation, nous avons également élargi nos propositions, notamment en ce qui concerne les effets dramatiques que peuvent avoir certaines propriétés des théories de la causalité sur les entités (forces ou événements) peuvant être incluses dans l’ontologie sémantique. Copley et Wolff (à paraître), par exemple, proposent que les théories de la causalité dites « de production » (« production theories »), qui représentent la causalité à travers les forces ou la transmission d’énergie, sont mieux à même de représenter une simple chaîne causale située dans le temps et l’espace à travers le syntagme verbal (e.g. Croft, 1991). Les théories de la causalité dites « de dépendance » (« dependency theories »), qui analysent la causalité selon des corrélations entre cause et effet, seraient plus appropriées pour les connecteurs causaux. Il est donc possible que les méthodes linguistiques utilisées puissent fournir des éléments pertinents pour les débats en philosophie concernant les théories de la causalité.

Nous commençons également à pouvoir explorer la réalité psychologique des entités linguistiques proposées, par exemple les forces et les événements. Les travaux de Brent Strickland (Institut Jean Nicod) montrent que des événements du type « occlusion » ou « contenance » sont représentés en perception visuelle (Strickland, en prép a) et que les notions d’agentivité sont liées à des processus cognitifs de bas niveau (Strickland, en prép b,c). Dans ses travaux sur la perception de la causalité, Phillip Wolff (en prép.) a trouvé qu’une exposition à la causalité dans des collisions de type Michotte augmente la sensibilité à un contact physique généré par un actionneur, par comparaison avec des événements n’impliquant pas de collision. Nous préparons actuellement un projet visant à répliquer ces résultats avec des prédicats dynamiques vs. statiques et à les corréler avec des données linguistiques, pour lequel nous avons obtenu un financement de McMaster University (Canada) pour CAD 11245 (8545 €).

Des analyses en cours portent sur des corpus recueillis dans des études antérieures concernant le rôle du caractère animé/inanimé des forces dans l’expression de la causalité à travers des langues typologiquement différentes (langues « à cadrage verbal/satellitaire », selon Talmy). Il s’agit de productions recueillies auprès de plusieurs groupes d’enfants (3 à 10 ans) et d’adultes dans plusieurs langues français, anglais, allemand, chinois) dans une situation expérimentale où les participants devaient décrire des stimuli montrant des déplacements d’objets provoqués de deux façons : soit par un agent humain (force animée et intentionnelle), par ex. un bonhomme traverse une route en poussant un panier de pommes), soit par une force non-intentionnelle (force inanimée) à la source d’un déplacement pouvant également induire d’autres changements d’états, par ex. une boule cogne un livre qui est ainsi propulsé en avant ou elle cogne un vase qui tombe et se casse). Les données concernant les forces animées dans toutes les langues étudiées ont été déjà entièrement analysées et partiellement publiées, montrant des différences importantes dans les productions en fonction des propriétés typologiques des langues. Les analyses en cours concernent un petit sous-ensemble des données (4, 6, 10 ans, adultes francophones et anglophones) et permettront de compléter partiellement ces analyses pour les forces inanimées, qui semblent montrer des structures assez différentes par comparaison avec les forces animées. En comparant l’expression de ces deux types de forces, il sera possible d’explorer le rôle de cette variable dans les deux types de langues. Après avoir élaboré et mis en place un système de codage utilisant le concept de « force », les corpus sont actuellement en cours de codage (grâce aux vacations obtenues, qui n’ont pu commencer qu’en novembre 2013 suite au désistement de la vacataire prévue). Une fois ce travail de codage complété (fin janvier 2014), les résultats seront exploités courant 2014 et donneront lieu à une conférence, puis à une publication.

- Agentivité et la volition

Puisque la causalité n’est pas nécessairement intentionnelle, il doit exister un lien particulier entre volition et action ; plusieurs travaux dans le projet ont visé à préciser cette relation. Par exemple, Bridget Copley et Heidi Harley (2012) proposent une « Loi de l’Action Rationnelle » selon laquelle une entité qui a l’intention d’effectuer une action le fait effectivement - si rien d’autre ne l’empêche de le faire. Dans les travaux de Danièle Vande Velde de ainsi que dans ceux de Lucia Tovena, il est souligné que l’énergie qu’un agent peut ou veut déployer pour produire une action constitue une autre différence entre les entités intentionnelles et non intentionnelles. Les travaux en cours de Maya Hickmann et Annie-Claude Demagny (cf. 3.1.1 ci-dessus) abordent la question de la représentation de la volitionalité et de son acquisition dans les langues différentes. Dans leurs travaux sur les nominaux –ata en italien, Marta Donazzan et Lucia Tovean (LLF) vont même jusqu’à proposer que l’agentivité peut être envisagée comme une façon d’encoder les relations causales dans la langue.

Une question imprévue a émergé du projet, notamment celle du lien entre l’agentivité et la non-culmination des accomplissements. Les travaux en cours de Fabienne Martin (Stuttgart, en collaboration avec Hamida Demirdache) relient l’agentivité à la non-culmination dans un éventail de langues différentes. Selon Copley et Wolff (à paraître), les théories de la causalité dans lesquelles l’effet n’est pas impliqué par la cause (« Non-result-entailing theories ») sont les plus appropriées pour aborder ces questions sur la relation entre agentivité et non-culmination, par exemple la théorie des forces dynamiques selon Talmy et celle qui conçoit la causalité en termes de probabilité (par ex. Suppes 1970 ; Eells, 1991). Hormis la solution apportée par Copley et Harley (2012) en termes de forces dynamiques, Copley et Wolff proposent une solution en termes de probabilités qui s’appuient sur les « event kinds » de Berit Gehrke (LLF ; Gehrke, 2012).

- Planification

Copley (à paraître) rend compte du fait que l’expression du futur dans ces cas est sensible à la possibilité de planification en invoquant les chaînes causales de Copley & Harley (2012). Dans ses travaux récents, Lucia Tovena, quant à elle, propose que la planification est pertinente aux accomplissements (par exemple, Marie a fait un gâteau) en ce qu’un événement complexe est constitué d’événements plus simples à travers l’action planifiée de l’agent. Conformément à Portner (1997), Brenda Laca propose dans ses travaux que certains prédicats représentant des attitudes quantifient sur des plans d’action plutôt que sur des propositions (par exemple, en espagnol Prefiero que no, ‘Je préfère que non’ vs. *Quiero que no, ‘Je veux que non’ ; selon Laca, le deuxième exemple montre que querer n’admet pas d’arguments propositionnels).

- Discours

Eleni Valma présente une comparaison typologique de la conjonction causative en grec et en français (Valma 2011) qui souligne également l’importance de la fonction communicative dans le choix d’une conjonction causale et le rôle des valeurs aspecto-temporelles véhiculées par la forme verbale de la matrice et de la subordonnée. L’analyse syntaxico-sémantique proposée s’inscrit dans le cadre de la théorie de l’énonciation, de la linguistique textuelle et contrastive.

2012 :

Atelier La causalité dans la langue et la cognition :Causalité prélinguistique et linguistique chez le bébé, 12 Octobre 2012

Cet atelier était visé à mieux comprendre l’expression de la causalité dans des structures linguistiques diverses. Malgré le rôle central de la causalité dans de nombreux domaines du langage – par exemple, la structure argumentale, l’aspect et la modalité – aucun modèle en linguistique formelle n’a été consacré à cette dimension de façon à rendre compte de façon cohérente des travaux sur la cognition. Presque sans exception, les approches formelles ont recours à des théories contrefactuelles de la causalité (notamment celle de David Lewis), sans prendre en compte les bases cognitives de l’expression de la causalité dans la langue, dont témoigne la notion de transmission de force en linguistique cognitive (par ex. Talmy, 1988, 2000 ; Croft, sous presse), ainsi que les recherches sur le traitement du langage (par ex. Wolff, 2007 ; Wolff et al., 2010), l’acquisition du langage (par ex. Bowerman & Choi, 2001 ; Choi, 2009 ; Choi & Bowerman, 1991), ou la cognition du nourrisson (par ex. Lécuyer, 1989 ; Leslie, 1984, 1994 ; Spelke, 1998 ; Spelke & Kinzler, 2007 ; Spelke et al., 1992 ; Lécuyer, 1989 ; Mandler, 1998, 2008, 2012).

L’atelier a été un grand succès, avec une vingtaine de participants de disciplines variées.

- Difficultés rencontrées

Le projet a engendré une forte connection entre SFL (Copley, Demagny, Hickmann, Laca, Roy, Soare) et LLF (Donazzan, Gehrke, Tovena), sans parler des chercheurs externes (Guéron, Harley, Harris-Smith, Kucerova, Martin, Wolff, Valma, Van derde Veldt). Un problème non résolu est celui de ne pas avoir pu attirer à cette date des linguistes issus de cadres non formels d’autres laboratoires de la Fédération sur Paris, du moins en tant que membres titulaires du projet. Néanmoins, nous avons pu inviter plusieurs linguistes issus de ces domaines approches pour participer au séminaire en tant qu’orateurs.

Un second problème est dû à l’interdisciplinarité intrinsèque du projet qui vise à regrouper des chercheurs d’au moins trois disciplines : linguistique, psychologie et philosophie. Si ces trois champs de recherche sont tous concernés par la représentation de la causalité dans la langue, leurs intérêts, présupposés et démarches sont très différents, voire parfois conflictuels. En même temps, une réelle interdisciplinarité nous a semblé indispensable, pour au moins deux raisons : d’une part, afin que la linguistique formelle se familiarise avec des approches linguistiques et philosophiques à la causalité autres que celles de David Lewis, cité par David Dowty (1979) ; d’autre part, afin que les approches psycholinguistiques (et plus généralement en psychologie cognitive) sur le langage, son traitement et son acquisition puissent bénéficier des analyses fines de la grammaire en linguistique formelle. Ce projet a constitué une merveilleuse occasion pour réaliser cet objectif et nous pouvons dire qu’il a permis d’entamer des échanges substantiels et fructueux entre ces différentes traditions de recherche. En s’appuyant sur cette expérience, Bridget Copley prévoit de soumettre un projet ANR interdisciplinaire intitulé « Structuration de l’ontologie à par l’es interfaces avec la sémantique » (OASIS, « Ontology as Structured atby the Interfaces with Semantics »), qui soulignera le fait que la sémantique n’a pas une seule interface mais plutôt deux : l’interface sémantique-cognition et l’interface syntaxe-sémantique.