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Accueil du site > Programmes 2014 - 2018 > Les dénuméraux à travers les langues

Les dénuméraux à travers les langues

Responsable : Bernard Fradin (LLF)

Participants pressentis : DDL : D.Creissels, T.Rojas-Curieux, A.Sores-Dorsch, F.Rose ; LACITO : I.Bril ; SEDYL : J-M.Hoppan ; CRCAO : A.Nakajima ; LLF : H.de Penanros ; LIPN : S.Schwer ; STL : O.Matushansky, P.Pica; LLACAN:Yvonne Treis Postdoctorants :LLF : G.Bilbiie

Equipes de la fédération pressenties pour participer au programme : LLF, LACITO, DDL, SEDYL.

Thématique principale du programme : Les dénuméraux sont les unités complexes régulièrement construites sur des numéraux. A la suite de (Huddleston & Pullum 2002: 1715), le terme numéral sera employé pour désigner les expressions linguistiques (trois) et le terme nombre pour leur sens (‘3’). Par facilité, le terme Nombre sera employé aussi en lieu et place de nombre cardinal. Les dénuméraux peuvent se répartir en cinq groupes :

- (I) Les numéraux ordinaux ex. trent-ième,
- (II) les numéraux fractionnaires ex. trois quinz-ièmes ‘3/15’. Avec les numéraux cardinaux, ces deux groupes constituent les numéraux au sens strict: ils servent à compter ou sont utilisés dans des calculs (algorithmes, etc.), leur sens est basé sur les Nombres, ils forment des séries infinies et sans lacune, ils existent dans la grande majorité des langues pourvues de Nombres.
- (III) Les dénuméraux qui sont des numéraux non-stricts: leur sens n’est pas uniquement basé sur les nombres, ils forment en général des séries qui ne sont pas infinies et qui sont lacunaires, ils n’existent pas dans toutes les langues pourvues de Nombres; ce groupe renferme les distributifs (basque hiru-na N ‘3 N chacun’), les multiplicatifs (ex. allemand zehn-mal ‘10 fois’), les collectifs (ex. polonais czworo N ‘groupe de 4 N (personnes)’).
- (IV) Les dénuméraux non-numéraux. Dans ce groupe se trouvent les dénuméraux approximatifs ex. cinquant-aine, qui sont des noms; les dénuméraux exhibitifs, qui sont des noms dénotant une entité corrélée de manière immédiate à un Nombre particulier (ex. tchèque šest-ka ‘note 6’, finois kymppi ‘billet de 10 euros’); les dénuméraux appellatifs, qui dénotent une entité composée de n parties, ou bien se répétant n fois, etc. (ex. hongrois fúv\os öt-ös bois\AZR 5-NZR ‘quintet à vent’ (AZR adjectivizer, NZR nominalizer), français siz-ain ‘poème de six vers’). Ces dénuméraux n’existent pas dans toutes les langues ayant des numéraux et forment des séries très lacunaires. (V) Les composés dont une des bases est un numéral. Il s’agit d’un procédé très répandu dans certaines langues mais qui n’existe pas dans d’autres. Ex. néerlandais drie-daag-s (3-jour-AZR) ‘qui (dure) 3 jours’, finois kuusi-lapsi-inen six-enfant-AZR ‘qui a 6 enfants’).

Ce programme de recherche se propose d’entreprendre une description des unités complexes construites sur les numéraux dans les langues.

Objectifs scientifiques et intérêt du programme

OBJECTIFS GENERAUX

  1. Les unités construites sur les numéraux dans les langues, ou bien ne sont pas documentées, ou bien le sont de manière anecdotique et non systématique, même dans les langues pour lesquelles il existe une tradition grammaticale respectable (ce qu’il y a dans le WALS sur les ordinaux rate les phénomènes importants parce qu’il ne prend en compte que les premiers numéraux). Ce projet permettra de (commencer à) combler cette lacune dans la description.
  2. Dans les (nombreuses) langues où ils existent, les numéraux cardinaux fonctionnent sémantiquement de manière identique. Pour cette raison, les dénuméraux, qui en sont généralement issus, constituent un terrain de comparaison permettant d’appréhender de manière systématique les variations typologiques éventuelles auxquelles donne lieu leur formation. Ce projet offre un moyen idéal de voir comment les langues se situent par rapport à un phénomène à la fois conceptuellement bien délimité et typologiquement vaste.
  3. Même si les ordinaux occupent le devant de la scène parmi les dénuméraux, on a vu ci-dessus qu’il en existe plusieurs autres types (dont tous ne sont pas des numéraux). Ces diverses formations constituent autant de propriétés dont l’existence est à tester au plan typologique.
  4. L’élaboration (i) d’une base de données accessible en ligne, (ii) l’élaboration d’outils permettant de (mieux) décrire les dénuméraux et utilisables par les acteurs de terrain d’une part, et la conduite d’une réflexion sur la portée cognitive des concepts mis en jeu par les dénuméraux d’autre part seront les objectifs majeurs du programme.

QUESTIONS PLUS SPECIFIQUES

Les dénuméraux posent des questions spécifiques dans quatre sous-domaines au moins: la morphologie, la sémantique, la typologie et la psycholinguistique.

- (I) Morphologie Les numéraux dérivés mettant souvent en jeu des formes supplétives (ex. anglais one/first, *oneth), la question de la supplétion est souvent omniprésente. Questions à traiter: quelles sont les langues sans supplétion vs. avec supplétion? Dans ces dernières, quelles sont celles qui suivent le modèle germanique vs. hongrois ? (cf. tableau 1; la pastille marque qu’il s’agit d’une forme conjointe et non d’une forme absolue).

Allemand Hongrois
1 101 1 101
Cardinal eins hundertundeins egy százegy
Ord. régulier *einste *hundertundeinste *egyedik százegyedik
Ord. supplétif erste hundertunderste első *százelső

Tableau 1. La supplétion dans les ordinaux complexes

Comment s’organisent les formes supplétives dans les langues qui en ont? Y a-t-il des phénomènes de régularisation (ex. français quarantenaire vs. quadragénaire)? Quelles formes prennent-ils? La question du placement des marques constitue un autre enjeu majeur: certaines langues ont une marque unique pour un type de dérivé, d’autres des marques multiples, certaines répètent la marque sur les sous-parties des numéraux complexes. Les dénuméraux cachent parfois des patrons mineurs pour la langue en question. On observe ainsi une circonfixation en polonais (ex. po-czwór-ny ‘qui a 4 parties’ ← po-coll-ny), alors que cette langue n’est pas répertoriée parmi les langues connues pour avoir des circonfixes. La question de la supplétion ne se pose pas de manière identique pour toutes les langues (cf. le constraste allemand/hongrois ci-dessus), ce qui soulève le problème, théorique et pratique, du traitement des priorités (overrides) dans l’écriture des règles. Les phénomènes de supplétion étant souvent nombreux pour les dénuméraux, ces derniers offrent un bon terrain pour tester l’intérêt de la notion de morphome (segment phonologique servant de base aux opérations morphologiques mais dépourvu de sens) (Aronoff 1994).

- (II) Sémantique Proposer une sémantique explicite et compositionnelle des divers types de dénuméraux constitue une des tâches centrales du projet. En dehors de cette question générale, ce sont les collectifs qui soulèvent les questions sémantiques les plus variées et les plus épineuses. Par exemple: l’interprétation des numéraux collectifs présente plusieurs variantes qu’il faudra identifier puis comparer (Ojeda 1997, 1998). Certains collectifs s’accompagnent d’une information sur le genre (masc. vs. fém.) des individus dénotés par le N modifié (ex. serbe dvojica ‘deux hommes’). La question de la sémantique des N collectifs dérivés par rapport à celle des N collectifs non dérivés (ex. anglais committee, group) doit également être envisagée. La question de la différence d’interprétation entre les formes supplétives de l’ordinal pour ‘un’ et les formes régulières de cet ordinal se pose également (cf. turc bir ‘un’, bir-inci ‘un-ord’ ‘premier’ face à ilk ‘premier’). La question de savoir comment les langues ayant une série (très) limitée de nombre cardinaux s’y prennent pour rendre ce que les autres expriment au moyen d’ordinaux se pose aussi : y a-t-il des systématicités ? La question plus vaste de la nature de l’information sémantique mise en jeu dans les dénuméraux morphologiquement construits se pose aussi: elle peut être essentielle (cf. l’expression des concepts servant aux opérations de comptage et de calcul) ou anecdotique (les informations variées véhiculées par certains collectifs).

- (III) Questions typologiques Il s’agira, classiquement, (i) de mettre au clair les variations dans les types de dénuméraux existant et dans la manière dont ils sont construits; (ii) de voir si les variations observées sont corrélées aux familles de langues établies par ailleurs; (iii) s’il y a des variations nettes à l’intérieur d’une même famille (supplétion, collectifs) et comment elles peuvent s’expliquer. On s’attachera aussi à préciser comment utiliser les critères mis au jour et à évaluer, si possible, le degré de confiance qu’on peut leur accorder (par exemple, s’il existe des implications du type: ‘si distributifs, alors collectifs’, etc.).

- (IV) Psycholinguistique, cognition Il semble que les locuteurs ne forment pas les numéraux ordinaux avec la même aisance, suivant le système qui existe dans leur langue. C’est un point qui mériterait d’être testé en psycholinguistique, notamment pour les langues qui utilisent un marquage multiple (finnois, portugais, etc.). Ceci est d’autant plus intéressant que la base cognitive des ordinaux semble assez bien partagée. La question de la concurrence entre les formes dénumérales morphologiquement construites (quand elles existent) et leurs correspondants syntaxiques offre aussi un champ d’investigation. Enfin la question de savoir comment les locuteurs s’y prennent pour le cas où une série de dénuméraux comporte des lacunes est aussi à étudier (par exemple les N-aine approximatifs du français (soixantaine vs. soixante-quinzaine). Pour ce sous domaine, la collaboration des psycholinguistes de LLF serait assurée (B. Hemforth), mais elle ne peut être envisagée qu’après avoir bien dégagé les questions à tester (c’est-à-dire au cours de la phase d’analyse des données). Pour cette raison, ces collaborateurs potentiels ne figurent pas dans les membres.

Résultats attendus

  1. Mise au point d’outils descriptifs conceptuels et formels pour décrire les diverses variétés de dénuméraux.
  2. Elaboration d’une base de données accessible en ligne.
  3. Mise au clair d’éventuelles tendances typologiques ou autres concernant les dénuméraux.
  4. Publication des résultats qui constituent des apports sur des points spécifiques ou qui rentrent mal dans un format de base de données dans des publications idoines. La mise au point d’un site Internet opérationnel pourra être assurée par un ingénieur système de LLF si la demande de poste que fait ce laboratoire au CNRS est honorée.